Article de l'Effort Camerounais reprenant une lettre de Simon qui explique les débuts de la mission de Tokombéré avec quelques chiffres et qui exprime sa reconnaissance pour la générosité des chrétiens du Sud à l'endroit des Kirdi.

 

LETTRE DE BABA SIMON

PUBLIEE SOUS FORME D’ARTICLE

DANS L’EFFORT CAMEROUNAIS

du 27 Décembre 1964

 

C'est le 2 février 1959 que Mgr Thomas MONGO me permit de prendre l'avion à Douala pour le Nord-Cameroun en vue de me mettre à la disposition de l'évêque de Garoua.

Dès mon arrivée, Mgr PLUMEY me confia la fondation d'une mission dans l'arrondissement de Mora où les païens, accrochés aux multiples massifs des Monts Mandara représenteraient les deux tiers d'une population qu'on évaluait à 120.000 âmes.

Pendant plusieurs mois, je fus l'hôte de la Fraternité de Mayo-Ouldémé, situé à 15 km au sud-ouest de Mora.  Là, depuis une dizaine d'années, vivait une double Communauté contemplative de Petits Frères et Petites Sœurs de Foucauld. Ils avaient gagné la sympathie des Kirdis voisins par leur charité rendue tangible par les soins que les pauvres malades recevaient au dispensaire tenu - avec quel dévouement -par les Petites Sœurs de Jésus.

Le responsable des Petits Frères de Jésus était connu et aimé sous le nom de « Ndjile », déformation de «Jacques» en nom authentiquement Kirdi. C'est avec Ndjile dont je devenais le «frère aîné» que je fis mes premiers contacts avec les Kirdis. Dès le début je fus presque bouleversé par le dénuement quasi total de ces montagnards et leur gaieté et aussi par mon ignorance réelle de la géographie humaine de mon pays.

Grâce à l'ambiance créée par la Fraternité, quelques enfants de 10 à 20 ans, tous nus, commencèrent à se grouper régulièrement autour de moi pour m'apprendre le Mada parlé par le groupement le plus important et le plus ouvert. Je faisais prononcer à mes moniteurs, «en ma langue» le français, les mots mada qu'ils m'apprenaient.  Cédant à leur désir d'imitation, je commençai aussi à leur apprendre l'écriture en dessinant des lignes, puis des lettres sur le sol avec nos index.  La plupart de ces gars sont aujourd'hui au C.E.I. de l'école de Mayo-Ouldémé.

Au même moment le Dr MAGGI se trouvait aussi à Mayo-Ouldémé, cherchant un lieu central pour réaliser son courageux projet de créer un hôpital à base de dévouement gratis pro Deo.  Il avait arrêté son choix sur Tokombéré, village islamisé qui avait l'avantage d'être entouré de montagnes habitées par des Kirdi de différentes tribus.

Au mois d'octobre 1959, Mgr décida la fondation de la mission à Tokombéré, de préférence à une localité excentrique de piémont.

A Tokombéré tout était à commencer ou à recommencer.  Ici, les Kirdis se considèrent comme des étrangers ; les islamisés d'origine kirdi sont devenus des Mandara, ils en portent des marques sur leur corps et en parlent presque exclusivement la langue.  Devant cette situation complexe on s'efforça de «se faire tout à tous».

Les tornades et les inondations de 1960 rendant nos «boucarous» inhabitables, nous décidèrent à faire des projets de constructions en dur. D'où mes voyages de quêtes auprès des chrétientés du Sud avec la bienveillance de l'Archevêque de Yaoundé et de Mgr Thomas MONGO (octobre 1961 - janvier 1962) .

 

Avec beaucoup de reconnaissance, je revois ici tous ceux qui se montrèrent alors compréhensifs et généreux, notamment les curés et les fidèles de la Cathédrale de Yaoundé et de Douala; des paroisses de Mvolyé, Akok, Efok, Nsimalen, Mokolo, Nkomotou, Obala, Ossobok, Edéa, Eséka, New-Bell, Japoma, Dizangué, Lolodorf, Ngovayang, A b a n g, Ebolowa, Enamngal, Mayamba, Elogbatindi, Nsola...

je fus particulièrement touché de la sympathie des Communautés religieuses et de l'enthousiasme des jeunes des collèges Libermann, du St-Esprit et de la Retraite ; des écoles primaires de New-Bell et de Mokolo.

Les dons obtenus : 1.300.000, dont 700.000 de Yaoundé, et l'aide du diocèse de Garoua: 300.000, permirent à l'abbé Benoît Paglan de bâtir rapidement sur des plans détaillés de M. Strobel, une chapelle de 15 m sur 6 ; le presbytère et la maison des Sœurs dont la charpente fut entièrement montée à la mission de Minta et transportée à Tokombéré par le dévouement du très regretté Frère Pius.

 

L'apostolat rencontre ici des difficultés diverses, les plus fortes me semblent d'ordre interne provenant des Kirdi et du message de l'Evangile.

Les Kirdi de leur côté semblent bien satisfaits de leur religion et de leurs coutumes. Ils n'embrassent donc pas le christianisme, au rythme, des païens du Sud qui, sur le plan, purement religieux, sont incontestablement inférieurs aux Kirdi.  Ceux-ci expriment leur culte à Dieu et aux ancêtres par des prières et des sacrifices bien distincts et en des lieux bien déterminés.  Ils ont en outre un calendrier de fêtes religieuses dont chaque année la date est criée par «l'homme de la montagne». Ce personnage détient de Dieu par voie des ancêtres son double pouvoir de prêtre et de chef.

La base de la société Kirdi comme de toute société humaine est la famille que les Mada appellent comme les juifs : la Maison, «Agaba». Le lien matrimonial est bien tenu.  Elles sont rares les femmes adultes n'ayant jamais eu d'enfants mais bien plus rares encore sont celles qui n'ont jamais abandonné ou perdu des enfants en plusieurs unions successives.  C'est la coutume. Les femmes la considèrent comme un don de Dieu.

L'ignorance des langues et des coutumes du côté du missionnaire, ne diminuent pas les difficultés internes de la tradition.

Et maintenant des statistiques !  L'arrondissement est désormais divisé par trois missions : Mora-Kurgui (1961) ; Mayo-Ouldémé (1962).  De ce fait Tokombéré est réduit à 6 tribus de 40.000 montagnards qui, depuis l'année dernière, descendent de plus en plus dans la plaine avec leurs pierres de sacrifices et leurs langues.

Deux écoles reconnues : effectif global : 180.  Quatre écoles d'alphabétisation ; cette année nous en avons ouvert trois grâce à la générosité des fidèles du diocèse de Douala à l'occasion de la quête de Carême 1964.  Nous pourrions encore en ouvrir trois, l'autorisation existe.

Notre école de la mission a eu cette année son cours élémentaire 1. Une des pièces du presbytère a vite résolu la question du local scolaire.  Une Sœur Servante de Marie dirige tout le secteur scolaire avec la collaboration œcuménique de 7 maîtres dont 3 catholiques, 3 adventistes et un catéchumène de parents islamisés.

 

A Pâques 1964, baptême solennel de 12 jeunes Kirdi.  Ces néophytes ajoutés aux «vieux catholiques» de l'enseignement, de l'hôpital, des communautés religieuses et du centre d'agriculture de Mokolo, ont porté l’effectif de notre cellule paroissiale à 35 baptisés adultes, tous pratiquants !

Une trentaine de centres de catéchisme y compris 4 écoles officielles.

Catéchistes : Deux prêtres et 3 religieuses qui ne font pas partout le catéchisme sans interprètes !

Sur la base de 4 néophytes nous avons entrepris la formation en deux ans des futurs catéchistes polyglottes.  Ils ont accepté de passer cette période de formation à la mission qui, cela va sans dire, devra tout leur fournir.

Cinq cents personnes au moins viennent régulièrement nous écouter dans nos centres de catéchisme, bien dispersés.  Sur ce nombre on peut estimer que deux cents au moins pourront normalement arriver un jour au baptême.

Avec une séance de catéchisme par semaine, il n'est pas aisé de réduire le catéchuménat à moins de 4 ans en dehors des écoles centrales.

Les dimanches, plus de 200 Kirdi prennent part au « Sacrifice nouveau » en se serrant bien dans notre chapelle.

 

Abbé Simon MPEKE