Christian Aurenche parle de l'omniprésence de la figure de Baba Simon dans les discussions à Tokombéré, bien longtemps après sa mort. Il évoque ses premières rencontres avec lui et de l'héritage spirituel qu'il a laissé, entièrement centré sur l'incarnation et sur l'infini respect pour l'homme qui doit en découler. Il évoque la qualité des relations de Baba Simon avec les anciens de la religion traditionnelle et les responsables musulmans, ses combats qui lui valurent certaines difficultés, son souci d'une école "clé pour la vie", son goût pour la prière, et la radicalité de sa pauvreté qui n'empêchait nullement sa capacité à rassembler la générosité de nombreux amis en faveur des Kirdi.

 

Extraits de

“ Sous l’Arbre Sacré, prêtre et médecin au Nord-Cameroun ”

de Christian Aurenche

Editions du Cerf, Paris, 1987

pp.111-117.

 

Baba Simon,

l'homme de Tokombéré

 

Quand avec l'équipe de TF 1, nous tournions le film Le Lieu du combat sur les problèmes de santé à Tokombéré, Patrice Chagnard, le metteur en scène, me disait “ On ne comprend pas leur langue, mais quand ça devient sérieux, on entend toujours "Baba, Baba Simon". Dès que les gens prononcent ce nom, on sait que quelque chose d'important va être dit. ” C'est vrai, on ne peut pas parler de Tokombéré sans évoquer cet homme exceptionnel.

L'abbé Simon Mpeke, originaire d'Edéa, est l'un des huit premiers prêtres camerounais, ordonnés le 8 décembre 1935. Il exerça d'abord son ministère pastoral au sud du Cameroun, particulièrement à Douala, dans une paroisse nouvelle et importante dont il était le curé. Puis cet homme du Sud par­tit vers le nord, là où Dieu l'appelait, comme Abraham. La montée de l'abbé Simon à Tokombéré restera pour l'Église du Cameroun un événement prophétique.

Quand il est arrivé dans la région, il était seul, il n'avait rien. Pas d'argent. Aucun bien. Tokombéré était alors un petit ensemble de trois ou quatre cases. Il n'y avait ni chef de can­ton ni chef traditionnel. Les gens se sont progressivement regroupés autour de lui.

J'ai rencontré Baba Simon pour la première fois au cours d'un des séjours que je faisais pendant mes vacances pour remplacer le médecin de l'hôpital. C'est d'ailleurs alors qu'a germé mon projet de revenir travailler avec lui comme prê­tre et médecin. Je souhaitais beaucoup vivre avec ce vieux prêtre camerounais. Il était une référence pour moi. En mars ou avril 1975, il fut évacué sanitaire en France et hospitalisé dans le service du Pr Gentilini, là précisément où j'étais atta­ché de consultation. Ainsi, j'ai pu parler avec lui. Lorsque vers le mois de juin, nous avons remarqué qu'il déclinait, lente extinction de la flamme, nous avons décidé avec les pères oblats qui l'hébergeaient, de le rapatrier sur Édéa. Il est mort là, le 13 août 1975, dans les bras de sœur Françoise-Thérèse qui avait longtemps collaboré avec lui à Tokombéré.

Mon projet “ santé et pastorale ” avait germé avec lui, mais je n'ai pas eu la chance et la joie de travailler en sa compa­gnie. J 'ai appris par la suite, par sœur Françoise-Thérèse et par les anciens du village, qu'au cours de l'année 1975, il par­lait très souvent de moi : il lui tardait que j'arrive. Sœur Françoise-Thérèse m' a assuré qu'au moment de sa mort, il souhaitait que Jean-Marc Ela et moi, nous poursuivions l’œuvre qu'il avait entreprise. Et de fait, nous avons travaillé ensemble pendant un certain temps.

L'essentiel de son héritage spirituel est la vision qu'il avait de l'homme et de Jésus. L'incarnation, pour lui, c'était Dieu qui se fait homme dans tous les hommes pour leur redonner l'espérance et la fierté d'être des hommes, avec la mission de refaire à son image l'humanité défigurée par le péché.

Les paroles de Baba Simon étaient toujours pleines de respect pour l'homme qu'il rencontrait, l'homme habité par Dieu. A l'âge de cinquante-trois ans environ, quand il est arrivé à Tokombéré, muni de solides certitudes théologiques, il a eu envie de redescendre au Sud : il estimait n'avoir rien à apporter à ces populations qui croyaient en un Dieu uni­que, qui avaient une vie de prière intense, un culte, des rites et une morale beaucoup plus exigeante que celle des autres communautés.

Il s'est décidé à rester au milieu des montagnards kirdis au moment où il a pris conscience que Jésus pouvait effica­cement les faire passer de l'ancienne tradition, perturbée par l'école, la radio et la modernité, à une situation nouvelle, plus proche de ce que Dieu voulait pour eux. “ Jésus-Christ, disait-il, ici, c'est l'eau propre. Dieu n'a pas créé l'eau sale. C'est l'homme qui l'a laissée se souiller. Le travail de salut des hom­mes consiste à rendre l'eau propre. Lorsqu'elle sera propre, l'homme sera en meilleure santé et il sera ainsi davantage à l'image de Dieu.”

Baba Simon avait un respect extraordinaire de l'homme de la montagne. Il était l'ami de tous les anciens. Le 15 août, fête de la Sainte Vierge, nous célébrons aussi l'anniversaire de sa mort, survenue le 13. A cette occasion, comme à Noël et à Pâques d'ailleurs, nous invitons toujours les anciens et les prêtres de la religion traditionnelle. Et ils viennent prier avec nous.

Baba Simon et ces prêtres étaient très proches. Ils étaient, les uns et les autres, des hommes de Dieu. On aimait parler avec eux des ressemblances entre le Dieu prié sur la monta­gne et le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Il n'a bouleversé aucune des coutumes locales. Il n'a jamais voulu désapprouver leurs sacrifices. Il disait simplement : “ Quand on passe d'une ancienne tradition à une nouvelle tradition, on passe d'un ancien à un nouveau sacrifice. On ne tue plus la bête pour l'offrir à Dieu, mais on prend le pain et le vin pour se les partager. ” De là est né un climat de confiance dans lequel nous vivons encore aujourd'hui, et qui nous permet d'innover sans traumatiser.

Il n'est pas rare qu'un vieux, lors de sacrifices tradition­nels, prie sur la calebasse de vin de mil avant de l'offrir à Dieu, en invoquant Baba Simon, comme il invoque l'esprit des ancêtres, car Baba Simon est, lui aussi, un ancêtre. Il est venu de l'étranger sans doute, mais il s'est parfaitement intégré. Il est désormais un intermédiaire entre Dieu et les hommes, même dans la religion traditionnelle, signe très lumineux d'une parfaite intégration.

Il suffit pour s'en apercevoir de passer quelque temps avec les anciens de la montagne. L'un d'eux, venu me saluer, m'a dit un jour : “ J'étais son ami. Quand j'ai appris l'arrivée d'un nouveau père qui reprenait le bâton de Baba Simon, je me suis aussitôt décidé à aller le saluer parce qu'il ne peut être que mon ami. ”

Quand j'interroge le chef de Makalingaï, il me rappelle toujours qu'il n'y avait jamais eu de nuages entre Baba Simon et lui, car ils étaient tous deux des croyants lorsqu'ils se rencontraient, ils étaient l'un pour l'autre des hommes de Dieu. Ils arrivaient ainsi à régler tous les problèmes, et Dieu sait si Baba Simon en avait ! Tant avec les chefs musulmans qu'avec l'administration.

On combattait son œuvre. Il dérangeait trop à un moment où le développement d'une mission était considéré comme une intrusion dans le domaine réservé de l'Islam. Il a beaucoup souffert. Il a été très fortement inquiété au moment des événements de 1972. En dépit de toutes ces difficultés, il est resté fidèle à son peuple : il était le père de ces montagnards.

A cette époque, Mgr Ndongmo, évêque de Nkongsamba, fut condamné à mort pour des raisons politiques (la peine n'a pas été exécutée). S'ensuivirent une vigoureuse reprise en main du Nord du Cameroun par les responsables musulmans et une vague anti-chrétienne. De plus, comme une grande sécheresse sévissait, Baba Simon alerta les autorités de la capitale. Il fut le premier à le faire. Mal lui en prit, car sa démarche fut interprétée comme un acte de subversion et il fut mis en résidence surveillée durant un mois à Yaoundé.

Au deuxième anniversaire de la mort de Baba Simon, le 15 août 1977, nous avions fait descendre une délégation de quatre personnes de Tokombéré à  Edéa pour participer à la célébration. Jean-Baptiste Baskouda, qui terminait alors ses études secondaires, prêcha à l'église. Il fit une forte impres­sion. Il était tout jeune. “ Baba Simon nous a rendu la fierté d’être kirdi, dit-il. Grâce à lui, nous sommes reconnus tels que nous sommes, avec notre passé. Il nous a donné la chance d'avoir un avenir. ” Jean-Baptiste est devenu secrétaire d'Etat dans le gouvernement du président Paul Biya. Il est comme le fleuron de toute la jeunesse que Baba Simon a formée.

Lorsque Baba Simon arrivait quelque part, il prenait un tableau noir, une craie, et rassemblait autour de lui quelques enfants pour leur apprendre à écrire. Une de ses premières préoccupations fut de créer l'école Saint-Joseph de Tokombéré, école privée qui eut beaucoup de mal à fonctionner normalement. L'administration empêchait les enfants de se présenter au C.E.P.E. ou à l'examen d'entrée en 6ème, en leur faisant des difficultés de tout genre. Mais il n'a pas capitulé. C'est ainsi que Jean-Baptiste Baskouda “ est arrivé ” comme beaucoup d'autres. Ils sont devenus des personnalités marquantes de l'élite camerounaise actuelle.

Tous ces jeunes anciens parlent encore avec enthousiasme de cette époque où ils vivaient à l'internat, près de Baba Simon qui disait alors aux populations “ Je vous apporte une clé, la clé de la vie, l'école. C'est avec cette clé que vous pourrez ouvrir toutes les portes. ” En annexe de l'école, il créa cet internat qui recevait jusqu'à quatre cents enfants, presque une pagaille permanente. Mais sa présence de père les mobilisait tous : ils faisaient n'importe quoi à sa suite.

On ne peut oublier chez lui l'homme de prière. C'est comme tel surtout qu'il était connu des gens de la montagne. Homme de Dieu ! Tous étaient frappés par les temps de silence qu'il passait dans l'église qu'il avait construite en 1972 et dont il était très fier.

Tout près de Tokombéré s'élève une colline. Les gens l'ont baptisée “la montagne de Baba Simon ”. Il aimait y monter pour se retirer et prier. Nous y montons tous les 15 Août pour célébrer l'anniversaire de sa mort. Souhaitons que ce lieu ne soit pas seulement le lieu du souvenir, mais reste celui de l'espérance pour toutes les populations de la montagne, parce que, comme l'a dit Jean-Baptiste, “l'homme de Tokombéré leur a rendu la fierté d'être kirdi ”.

Au cours de la semaine culturelle que les jeunes de Tokombéré ont organisé en août 1985, on a fait un concours ouvert aux enfants et aux adolescents, ceux de la deuxième génération, pourrait-on dire. On leur a demandé : “ Quelle est la parole de Baba Simon qui vous a le plus marqué? ” Tous ont participé à ce concours en citant des paroles ou en faisant part de leurs impressions. Et pourtant, certains d'entre eux, trop jeunes au moment de sa mort, ne l'avaient pas connu.

Dix ans après sa mort, Baba Simon est encore l'inspirateur de la plupart des pensées et des initiatives des gens d'ici. Lorsqu'une faute est commise, elle l'est contre le souvenir de Baba Simon. On se met face à son souvenir pour essayer de se repentir et de se corriger. On sent sa présence. Il n'est pas une homélie d'un prêtre ou d'un catéchiste qui ne fasse référence à lui, pas simplement une référence historique mais une référence spirituelle, donc inspiratrice et créatrice. Les anciens et les jeunes perpétuent son souvenir dynamique et mobilisateur. Dans son sillage, son action se poursuit.

Je découvre ici comment un homme qui nous a quitté reste encore un homme vivant. D'une humilité et d'une pauvreté déroutantes, il ne possédait jamais deux chemises. Il couchait par terre. Alors qu'il était fatigué et âgé, une religieuse vou­lut lui faire un lit un peu confortable. Il la disputa avec vigueur : “ Laisse-moi tranquille, lui dit-il, je peux bien faire ce que j'ai envie de faire. ”

Il avait une confiance en Dieu stupéfiante. Quand il n'avait pas 10 francs pour nourrir ses quatre cents enfants, il leur disait : “ Mettez-vous en prière ! ” Et tous à genoux, lui avec eux, suppliaient le Seigneur pendant des minutes et des minu­tes. “ Dieu nous écoutera, répétait-il, demain, nous aurons de l'argent ! ” Et ça a duré pendant dix-sept ans ! Cet homme de foi savait mobiliser des amis du Cameroun et de l'étranger qui l'aidaient. Il inspirait à tous les jeunes la foi en la solidarité.

Il continue à vivre parmi nous.