Lettre à propos du problème d'exiger ou non le paiement des actes médicaux auprès de populations très pauvres. Et de la façon de contempler le Christ et de le donner à voir.

 

 

Lettre à Annie DUFOUR

1971

 

 

 

Annie,

 

Je pense bien que votre tourment quotidien vient de ce que, selon le mot de Pie XII, vous voulez que votre "vie soit tout entière convertie en apostolat", en cet amour du Christ que vous voulez communiquer aux autres : et en l'occurrence aux malades et aux stagiaires.

Malades. - Dans la perspective de cet amour total, ou conversion totale - vous vous apercevez que chaque jour un acte, régulièrement, échappe à l'emprise de cet amour : votre comportement dans la question d'argent, cette question qui en donnant l'apparence d'appât au gain, efface le visage de la charité compatissante conditionnée.

 

Notre Seigneur a dit dans l'Evangile : Si ton œil te scandalise, arrache-le et jette le loin de toi". Croyez-vous bien faire en l'appliquant à cette question d'argent dont le montant dérisoire, paradoxalement, accentue plutôt le tourment. Je crois que non - il faut donc continuer à exiger la petite somme convenue. Le principe en avait été admis à cause des raisons d'éducation plutôt que de lucre. D'abord c'est pour apprendre aux malades à apprécier nos médicaments de la même façon qu'ils le font pour les leurs à la montagne. - et aussi pour leur apprendre qu'ils devraient participer un tout petit peu aux dépenses exigées par leur santé. Dans l'Evangile nous lisons que le bon Samaritain - visage de Jésus- avait donné de l'argent à l'hôtelier et avait même promis de payer tout ce qui pour la guérison du malade dépasserait la somme qu'il venait de donner. Evidemment l'hôtelier n'avait plus qu'à montrer le visage de la charité compatissante et empressée. Mais croyez-vous que l'hôtelier aurait mal fait en exigeant d'abord ce qu'il prévoyait devoir entraîner la guérison du malade ?

Comme tout s'apprend, nous devons aussi former de bons Samaritains, qui verraient autre chose que l'appât au gain dans notre comportement. Ah, si les Kirdis et les autres savaient nos tourments financiers - tout en leur faveur... Ils agiraient tous comme le bon Samaritain - mais que dites-vous de ceux qui vous apportent des œufs longtemps après leur sortie de l'hôpital, n'est-ce pas un geste significatif dans la ligne du bon Sam. qui se forme ainsi peu à peu ?

 

Mais parlons un peu de votre tourment quotidien.

Si vous marchez dans le vrai il durera toujours - parce qu'il naît de l'amour de Dieu que vous voudriez communiquer et du désir de montrer son visage du Christ ([1]) aux hommes parce que vous vous trouverez toujours devant quelque impasse, surtout si vous vous recherchez vous-même - Et c'est là une tentation bien subtile.

Le visage du Christ que nous voulons montrer aux hommes n'est autre que le Christ lui-même. Or le Christ en lui-même et dans le prochain prend souvent des apparences déconcertantes : tantôt malade, tantôt pauvre, tantôt condamné de droit commun - C'est le Christ que les hommes, les uns haïssaient, condamnaient et aimaient. Or, pour voir le Christ en toutes ces apparences déconcertantes, il faut la FOI - que Dieu seul peut donner. Vouloir montrer le visage du Christ dans quelqu'une de nos œuvres c'est vouloir la soustraire au mystère du Christ - et en les y mettant toutes nous devons nous attendre à tout.

Laissons le Christ se montrer à qui il veut et comment il veut. Laissons les hommes se débrouiller avec lui.

Vouloir donc montrer le visage du Christ par n'importe quelle de nos œuvres, c'est en réalité vouloir nous faire prendre pour des Christs ses égaux. Le visage du Christ se voit dans la FOI même dans le scandale, car Saint Paul dit bien que la + est un scandale mais pour ceux qui se perdent parce qu'ils n'ont pas la FOI. Même si nous avons la FOI le Christ nous laisse nous tourmenter alors qu'il n'est pas loin de nous. Souvenez-vous de Madeleine devant ce bandit de voleur enleveur du Corps de son Jésus ! Et si le prétendu avait gardé le silence... C'eût été de sa faute.

Vouloir communiquer l'amour de Jésus par nos propres forces c'est vouloir en faire des actes médiateurs et cela dans l'immédiat. Rappelez vous que "la charité compatissante" de Jésus, s'il en fût jamais, dans la résurrection de Lazare lui détourna à jamais le peuple juif comme tel - mais aujourd'hui ce miracle confirme notre foi en Lui.

 

            Cherchez la FACE de Dieu. Cherchez la toujours - essayez de la trouver là où elle est sûrement : dans le prochain sous toutes ses apparences - quant au prochain ne cherchez pas à l'édifier autrement qu'à travers cette recherche - où vous ne devez pas chercher à l'engager si Dieu lui-même ne l'y appelle pas - il y a l'appel à la 11è comme à la première heure. A nous de répondre présent hic et nunc.

 

            Et votre appel consiste à chercher Jésus à être attentif à Jésus présent - les trahisons sont inévitables mais méritoires quand on les regrette. Et puis : Demandez à Dieu à voir clair dans votre travail. On peut exiger le shingo ([2])  sans se fâcher, parfois par intermédiaire, mais l'exiger quand même comme on peut faire une piqûre sans trop faire souffrir le malade, d'ailleurs les infirmiers le font quand ils veulent. Ceci vaut aussi pour les stagiaires.

 

Simon



[1]  Les mots mis en exposant correspondent à des ajouts de Baba Simon lui-même.

[2]  Terme désignant l'argent dans les langues locales.