Brouillon de lettre au directeur de l'Effort Camerounais (1974 ?) contenant une description des difficultés liées à la sécheresse et des coutumes y afférents.

(l'original, se trouve chez Monsieur Jean Baptiste Baskouda)

 

 

Cher directeur de l'Effort,

 

A vos "petites histoires de la sécheresse" parues dans le N° …  de l'Effort, vous pourriez peut-être ajouter ces quelques faits qui dénote la foi profonde en Dieu de nos populations du Nord Cameroun.

 

Dernièrement, à la sous-préfecture de Mora, à la réunion, un lamido a fait impression en donnant comme ses collègues des prévisions pessimistes sur la récolte de mil et de coton pour l'année 73-74. En concluant, il dit : un grand malheur nous menace tous, la famine. Dieu seul peut nous sauver, aussi, que chacun de nous, à sa façon, le prie. Puis notre chef de canton se met à prier en se couvrant le visage et tous unanimement nous répétons le dernier mot de sa prière :  amin.

 

Les montagnards païens croient tous que Dieu seul peut faire tomber la pluie : aussi depuis toujours ils lui offrent des sacrifices chaque année aux approches de la saison des pluies. Mais, cette fois, devant la persistance catastrophique de la sécheresse, et l'affreuse vision des greniers vides, ils furent pris de panique. Ils multiplièrent les sacrifices, les prières, les processions.

 

Réunions chez les prêtres et consultations des devins, sans parler des sacrifices se multiplièrent pour trouver la cause qui empêchait Dieu de faire tomber la pluie. Ils en  trouvèrent vite : c'était le péché, et d'abord celui des tribus des montagnes voisines. Ils décidèrent alors des expéditions ; au départ c'étaient des processions de prières, mais des processions armées : arcs, flèches et boucliers d'antan.

 

C'est ainsi qu'au retour de …….   le 2 juillet dernier, nous nous sommes trouvés au retour d'une "procession" des Gemjek chez les Mboko. Les Gemjek s'étaient rendus au pied de la montagne des Mboko, priant Dieu contre eux en vociférant des imprécations. Les Mboko répondent à la provocation avec les mêmes armes. Il y eut plusieurs blessés des deux côtés, mais un Mboko reçut en pleine poitrine une flèche que personne ne put arracher. Il fut donc reconnu comme étant le coupable. A 5 heures du matin, le 3 juillet, quelqu'un vient me dire : les Mboko n'acceptent pas, la guerre va reprendre aujourd'hui, on se prépare partout. Je me rendis immédiatement à la sous-préfecture prévenir les autorités qui rapidement se rendirent sur les lieux en force et étouffèrent les processions de représailles.

 

Ces mêmes gestes de violence se sont produits dans d'autres points de nos montagnes.

 

Un jour, je vis venir un grand prêtre de la montagne, entouré de beaucoup de gens furieux. Baba Simon, on veut me tuer. Rends-moi la pierre que mon frère t'avait donné et que moi-même je t'avais remise. Dieu ne nous écoute plus et il n'y a pas de pluie, car cette pierre manque. Dépêche-toi car on veut me tuer aujourd'hui même.

 

Je remis le petit caillou. On le prit : on le vérifia, puis on le baisa. "Ah, c'est ça ! Oussé, oussé, baba Simon." Ils se rendirent tous chez eux presque en dansant.

 

Un autre matin, deux chefs vinrent me remettre une lettre. Ils étaient accompagnés. Les deux chefs avaient été condamnés par les prêtres de la montagne à offrir un bœuf à Dieu. Ils demandaient ma contribution. Les deux chefs, en effet, m'avaient autorisé de construire une école au pied de la montagne. Or cette école se trouvait à côté d'un petit bois sacré. Les jeunes, voyant que rien n'arrivait aux écoliers, firent du bois un champ de mil. La lettre disait, je cite : "C'est la malédiction du bois sacré qui cale la pluie." L'évêque de Sangmelina, présent à la rencontre, prévint toute discussion en payant tout simplement ma cote part. Et depuis bientôt trois semaines, il pleut. Mais, comme me le disait le chef de poste agricole de Mokio, on sème alors que maintenant on devrait sarcler….

 

Et puis ce sont des pluies diluviennes qui tombent parfois et de véritables torrents dévalant des montagnes, inondent la plaine et bouleversent tout, mais dès que l'orage a passé, sans se décourager on se remet au travail. En attendant les greniers se vident désespérément et le prix du mil augmente. J'ai payé, il y a quelques jours, un sac de mil à 8000F alors que, en temps normal, il coûte moins de 2000F.

Ainsi je lutte pour la vie actuelle des 130 gars de l'internat contre vents et marées.

 

                                                                       Simon Mpeke