Lettre pour répondre à la question : « Comment vous vivez de Dieu ? ».

 

 

 

Lettre à Annie DUFOUR

21 / 11 / 1972

 

 

            Je vais répondre à ta question, parce qu’elle est l’expression d’une grande confiance. Il faut d’abord te convaincre que je suis un pauvre homme, un pauvre pécheur, un point c’est tout. C’est ainsi que je me vois dans la lumière de Dieu, je regrette que mon extérieur puisse être aussi différent de mon intérieur. C’est sans doute cela qui t’a induite en erreur. Cependant, une chose reste certaine, je crois, je veux beaucoup aimer le bon Dieu et je fais tous mes efforts pour m’accrocher à Lui dans tous les états de mon âme, car Lui seul peut me sanctifier. Dieu n’est pas seulement le Seul Saint, mais Il est aussi le Seul qui sanctifie. Il n’y a donc aucun autre recours pour ma sanctification. Je suis pécheur, il est vrai, mais il n’y a pas un autre qui peut me sanctifier, et puis je sais qu’Il est riche en miséricorde. Le fond de ma piété est de m’accrocher à Dieu parce qu’Il est bon.

 

            Ensuite, je pratique une mystique africaine - voir Dieu en tout. Tu sais bien que chez nous, on attribue tout à une cause et souvent à une cause qu’on ne voit pas : maladie, décès, divers événements dans une vie et même dans la nature - mon père le faisait bien et agissait en conséquence: consultations, sacrifices, déplacements. Le jour où j’avais su par l’Evangile qu’aucun petit oiseau ne cesse de vivre sans que Dieu le permette, qu’aucun cheveu ne tombe de la tête sans la permission de Dieu, j’eus comme une vision de l’action de Dieu dans le monde : rejetant toutes les causes secondaires, je commençais à adorer Dieu « l’Invisible » que je voyais pour ainsi dire en tout et partout. Cette présence de Dieu, cause invisible, me remplit de joie et aussi de crainte : je fus étonné le jour où j’ai su par l’Ecriture, la théologie et la philosophie de Saint Thomas que Dieu vivait en nous et que c’est Lui qui nous faisait vivre ; saint Thomas va même jusqu’à dire que Dieu est en nous intimement. Mais, je fus frappé par ces paroles de l’Ecriture : Dieu disant à Moïse : « Marche en ma présence » ; et Jésus disant aux Apôtres : « Demeurez en Moi et Moi je demeurerai en vous. » Dieu veut pour ainsi dire donner l’initiative à l’homme dans son action en nous, il semble oublier que c’est Lui qui est la cause première... C’est que Dieu est sûr de son action à Lui, il met en avant notre action secondaire, car il n’est pas sûr de notre correspondance. Pour vivre avec Dieu, il me faut donc agir et aller à Lui en agissant. Il m’arrive souvent d’agir mal, mais je dois aller à Lui avec ce mal, car Lui Seul peut m’en délivrer et même m’en libérer, il y a des moments d’impuissance, je vais à Lui qui est le Fort, il y a des moments d’obscurité, je vais à Lui (je demeure en Lui), lui qui est Lumière, il y a des moments de longue attente, je vais à Lui et l’attends aussi sûrement que le veilleur attend l’aurore. Ainsi rien ne devrait arrêter dans ma marche vers Lui, « Marche en ma présence » m’est souvent plus pressant quand je me suis sali, car Il veut vite me laver, Lui qui est le Seul Saint. Je me suis ainsi rendu compte que Dieu m’ayant tissé, Il connaît toutes mes fibres. Il n’y a donc aucune d’elles qu’il ne peut réparer quand je la lui présente humblement. Les moments les plus difficiles sont ceux de l’abandon qu’on ressent de tous et même de Dieu. Mais, c’est là que  me vint à l’idée la Parole de Jésus sur la Croix : « Mon Père, mon Père », suivi d’un suprême et tranquille acte d’abandon. Cela m’arrive parfois, et bien que souvent un peu tard, je me jette en Dieu qui Seul peut me fortifier.

 

            Voilà comment je vis Dieu sans tomber dans le fatalisme africain, ni le quiétisme chrétien. L’action de Dieu est toujours en moi, et bien qu’elle reste mystérieuse, Dieu habitant sa Lumière qui le rend invisible, c’est dans la Foi que je m’efforce de vivre en Dieu. Si Dieu me fait sentir son action, cela ne modifie pas ma foi, comme certains sentiments, après la communion, ne rendent pas la présence de Jésus ni plus réelle ni plus agissante. Ce que je cherche, c’est Dieu même, sa Face, qui est sans changement.

 

            Tout cela, je m’aperçois, est bien vague, mais c’est dans ce vague que je vais à Dieu, Le voyant sans Le voir, agissant en tout et partout parce que présent.

 

            Oh si Dieu se dévoilait ! Tous nous marcherions en sa Présence et demeurerions en Lui et Lui en nous !

 

            Qu’Il soit loué et aimé toujours et partout et qu’Il te bénisse.

 

Baba SIMON

21 Novembre 1972