Le Pasteur KÄ MANA, théologien protestant Congolais, évoque l'énergie de Baba Simon, Homme Pont, Homme Source fervent partisan du dialogue interreligieux pour la Promotion de la Vie, gage d'un Evangile crédible.

 

 

 

TEMOIGNAGE du Pasteur KÄ MANA

Tiré de son livre

« La nouvelle évangélisation en Afrique »

Karthala - Clé, 2000 pp. 132-134

 

 

L'Énergie Baba Simon

 

Il n'est pas possible de chercher à se réapproprier la mémoire du christianisme de Vie en Afrique sans que surgisse de notre passé la figure du prêtre camerounais, Simon Mpeke, le célèbre Baba Simon dont le travail d'évangélisation du peuple Kirdi dans le nord du Cameroun a laissé un héritage remarquablement vivant.

 

Simon Mpeke est avant tout un « homme pont ». Originaire du sud‑Cameroun, cet homme a pris la décision de partir évangéliser les populations du nord, dont il savait que leur terre constituait un champ fertile pour la parole du Seigneur. Par cette décision, ou plutôt cette réponse à un appel profondément ressenti, Baba Simon a établi un pont entre deux mondes qui se connaissaient à peine, deux populations dont l'une, celle des Kirdis, souffrait des préjugés défavorables et dévalorisants de la part de ceux qui se pensaient supérieurs de par leur appartenance ethnique, leur relation avec le monde occidental et leur foi chrétienne enracinée.

 

Arrivé au nord, Baba Simon eut le choc de sa vie : il se rendit compte que le peuple vers lequel il venait pour annoncer la parole de Dieu était un peuple profondément religieux et qu'il recelait en son sein d'immenses et profondes richesses spirituelles. Il se sentit comme un serviteur inutile qui devait tout de suite se mettre à l'école des grands maîtres spirituels qu'étaient les prêtres traditionnels Kirdis. Il établit ainsi un pont entre l'univers culturel et spirituel Kirdi et l'univers moral et spirituel chrétien. Il installa entre les Kirdis et lui des liens de respect et de confiance mutuels. Il s'implanta dans cette région non comme un maître de la Vérité absolue et splendide à livrer mais comme le témoin de Jésus‑Christ dont la vie même devait être un message.

 

Et ce message fut bien compris par les Kirdis. Les prêtres traditionnels comme les populations Kirdis dans leur ensemble comprirent que Baba Simon était un homme roc : celui sur qui on pouvait bâtir une relation humaine fructueuse et enrichissante.

 

Dans cette relation, le Christ fut présenté selon une ligne pastorale de la promotion intégrale de l'homme Kirdi : la valorisation de sa culture, l'amélioration de ses conditions matérielles, l'éducation de ses enfants dans le contexte de la modernité et la promotion de toute sa vie en tant qu'être créateur et responsable. Il s'agit ici d'un projet qui ne s'impose pas de l'extérieur, mais d'un plan d'action et d'un programme issus du dialogue profond entre la foi chrétienne et le monde Kirdi. Dans une situation qui changeait, il fallait convaincre les sages de la société Kirdi de faire entrer leurs enfants dans une parole nouvelle : celle qui ouvrait sur un monde nouveau sans nier la parole ancestrale et la sagesse séculaire du peuple.

 

Baba Simon a su faire du dialogue pour la promotion de la Vie le véritable roc d'un Évangile crédible. Parce qu'il bâtissait sur le roc, il allait sceller avec les populations du nord un véritable acte de vie dont l'héritage est, aujourd'hui, double.

 

‑ La fécondité d'une théologie de la libération que l'Abbé Jean‑Marc Ela a développée à partir de l'esprit de Baba Simon et d'une expérience pastorale parmi les populations Kirdis, là où se sent encore intensément le travail d'une évangélisation respectueuse de l'homme et de sa culture, centrée sur la promotion totale de l'humain et destinée à bâtir un avenir digne du rêve de Dieu pour les Kirdis.

 

‑ Le grand projet pastoral, social et culturel animé dans le village de Tokombéré par le Père Christian Aurenche, un médecin‑prêtre français qui donne aux intuitions de Baba Simon un visage d'une extraordinaire richesse[1]. Grâce à l'équipe Aurenche et à l'articulation fructueuse qu'elle a su mettre entre la parole de Dieu, l'éducation humaine et la lutte pour des conditions de vie et de santé à la mesure des attentes des populations, Tokombéré est aujourd'hui un haut lieu d'espoir pour l'Afrique : le modèle d'un développement intégral fondé sur les valeurs de la foi chrétienne. Des valeurs morales et spirituelles concrètement vécues dans un programme de promotion globale de l'homme, de participation communautaire aux initiatives pastorales et sociales ainsi que d'amélioration des conditions matérielles et vitales des Kirdis.

 

C'est au cours d'un voyage à Tokombéré pour l'animation d'une semaine des jeunes que j'ai senti à quel point Baba Simon était un homme saisi par l'Esprit de Dieu : un véritable Homme-Arbre dont la qualité des fruits tenait toutes les promesses d'une évangélisation en profondeur. Jean‑Marc Ela comme Christian Aurenche sont les fruits vivants de l'énergie Baba Simon. Ils sont l'humus laissé en héritage à l'Afrique par un homme qui devra constituer une vraie source d'inspiration pour tous ceux qui sont sensibles aux exigences du christianisme de la Vie et à une spiritualité d'espérance pour les peuples d'Afrique.

 

Homme‑Source, Baba Simon l'est en effet par le rayonnement de son action dans les cœurs de tous les chrétiens africains qui reconnaissent en lui un maître de la vie spirituelle et de la pastorale de l'Humain. Une énergie pour l'action. Une force pour de grands projets et de nouvelles espérances.

 



[1] Lire à ce propos les réflexions du Père Christian Aurenche dans ses livres sur l'expérience Tokombéré : Sous l'arbre sacré (Paris, Éditions du Cerf, 1987) et Au pays des Grands Prêtres (Paris, Éditions de l'Atelier, 1996).