Le Pr. Laburthe Tolra, ethnologue spécialiste des ethnies du Sud Cameroun, relève la vie mystique de Baba Simon et le choc que causait la présence vivante de Baba Simon à celui qui le rencontrait.

 

 

L’ABBE Simon MPEKE « BABA Simon »

Présentation du Livre de J.B. BASKOUDA

« Baba Simon, le Père des Kirdis »

Par le professeur LABURTHE TOLRA

publié par Côme Dikoume

dans le recueil « La paroisse Sacré-Cœur d’Edéa »

1991

 

Cette présentation est faite par le professeur Philippe Laburthe-Tolra, du livre publié par un des « fils » de « Baba Simon ». M. Jean Baptiste BASKOUDA  ancien ministre et ancien directeur-adjoint du Cabinet Civil de la Présidence de la République. Le professeur Laburthe (aujourd’hui à la Sorbonne) a enseigné de longues années à Yaoundé. Il a lui-même connu « Baba Simon » soit à Tokombéré, où nous sommes souvent allés ensemble, soit dans ma maison à Douala où Baba Simon aimait parfois passer quelques jours en famille, revenant du Nord… Lors de notre dernier entretien téléphonique avant d’être transféré de paris au Cameroun au début du mois d’août 1975 (je me trouvais alors en Anjou !) après avoir évoqué certains problèmes et ses préoccupations de Tokombéré, dont l’Abbé Jean Marc ELA , il m’a dit : « je ne suis pas nécessaire ».

Côme Dikoume

 

Jean Baptiste Baskouda.

Baba Simon , le père des Kirdis

Editions du Cerf, paris 1988

 

Ce mémorial émouvant évoque la vie d’un prêtre séculier du Cameroun qui quitte sa famille et sa vie confortable de curé à Douala, pour devenir missionnaire à l’Extrême-Nord du pays, chez les plus pauvres de ses compatriotes, appelés avec dérision « Kirdis », c’est-à-dire païens, par leurs voisins peuls (cf. p. 126 du livre). Il s’agit d’un bel hommage à cet abbé Simon Mpeke (1906-1975), que tous, dans la plaine de Kudumbar ou sur les pentes du Mandara, avaient pris l’habitude d’appeler «Baba»,  autrement dit «père», «patriarche», «sage» et «guide». C’est l’un de ses «enfants» Kirdis, devenu à trente ans directeur adjoint au cabinet civil de la présidence de la République, qui, avec la collaboration de Hyacinthe Vulliez, a tenu à rassembler les témoignages qu’il mêle à ses souvenirs et à rédiger l’ouvrage.

 

Simon, né d’une vieille famille Adié, était entré en 1924 au petit séminaire de Mvolyé, à Yaoundé. Il a fait partie des huit premiers prêtres Camerounais ordonnés en 1935. D’abord vicaire dans diverses missions catholiques de la région de la Sanaga Maritime, il devient curé de la paroisse de New-Bell à Douala, qu’il « crée pratiquement ». A sa demande réitérée, il quitte Douala pour le Nord en 1959, et s’installe fin 1960 à Tokombéré, où il résidera jusqu’à l’année de sa mort.

 

Premier prêtre africain à venir dans cette contrée, il répondait ainsi à l’appel missionnaire qui le poussait parmi les populations non évangélisées du Nord qui avaient toujours refusé la domination musulmane. A 54 ans passés, il apprit sur les marchés les trois langues de Tokombéré, qui n’avaient jamais été étudiées ni écrites (sans parler du foufouldé, qui est la langue véhiculaire). Il traduisit dans ces langues la messe, l’évangile, les éléments de la foi chrétienne. Puis il découvrit la profondeur religieuse de ces Kirdis, qui croient en un Dieu père et créateur des hommes, et dont le chapitre VIII reproduit une très belle prière, tout en décrivant quelques-uns de leurs rituels : sacrifices à Dieu (« vin de Dieu »), culte des ancêtres. Le Baba noua ainsi un véritable amitié spirituelle avec le grand prêtre des Mouyang, Nglissa, qui l’invitait à ses cérémonies les plus secrètes ; ils se reconnaissaient l’un l’autre, au témoignage de Nglissa (P. 128), comme de vrais « fils de Dieu », et l’on constate que le prêtre catholique, tout en sachant que pour lui le seul vrai sacrifice est celui du Christ, se trouve ému devant l’«authenticité » des sacrifices païens. Cependant, son « aura » charismatique tient aussi à la force qu’il manifeste pour braver et fouler aux pieds les interdits.

 

Baba Simon, se voulant messager de la paix et de l’amour de Dieu, qu’il éprouvait partout, avait le souci de l’épanouissement des Kirdis sur tous les plans ; il s’attacha à maintenir des relations pacifiques avec les musulmans dominants, et surtout à promouvoir l’école, où il voyait le moyen privilégié de « responsabiliser » les populations (il pensait d’ailleurs, malgré son attitude toujours très critique vis-à-vis des Occidentaux, que l’usage du français était indispensable pour créer et conserver l’unité entre eux des Camerounais). Aidé par le Dr Maggi, qui tenait l’hôpital, et par une communauté de religieuses, secondé par un jeune vicaire théologien venu le rejoindre, l’abbé Jean-Marc Ela, il fit de Tokombéré un foyer rayonnant d’action sociale : il créa un centre d’éducation des jeunes, se préoccupa de la formation des filles et de l’action catholique, envoyant au collège de Mazenod les meilleurs de ses « fils ».

 

Mais l’aspect le plus intéressant et le plus prenant de l’ouvrage est à mon sens la lumière qu’il jette sur la profonde vie mystique d’un prêtre africain, et où réside comme toujours chez les apôtres, le secret de son action. C’est là un document rare, constitué d’une part de quelques fragments du journal intime (ch. XIV) qui soulignent l’extrême humilité, le sens du péché, l’anéantissement devant Dieu et du saint prêtre, et d’autre part de quelques « fioretti » - car cet homme en soutane rapiécée qui vivait pieds nus rappelle St François d’Assise -, qui traduisent cette attitude à l’extérieur, comme lorsqu’il s’agenouille devant les sœurs pour leur demander pardon après s’être emporté injustement contre elles, ou quand on le retrouve, durant une tornade qui menaçait d’emporter toute la mission, effondré en prières dans l’eau de la chapelle inondée, devant l’autel où il venait se recueillir longuement chaque nuit et chaque matin (ch.IX, et pp. 88 et 135, entre autres).

 

Bien sûr, resteront insatisfaits tous ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, ont eu le privilège de vivre le choc que causait la présence vivante du Baba Simon, avec son visage et sa silhouette rayonnant de joie intérieure, de malice, d’humour et d’originalité chrétienne : c’est ce que, malgré quelques bonnes photographies, ce livre ne peut parvenir pleinement à rendre. Mais il est sans doute impossible de faire mieux, et tel quel, il constitue le plus précieux des souvenirs.