Réponses aux griefs portés contre Simon par le Préfet de Mokolo.

 

 

LETTRE DE BABA SIMON

AU PREFET DU MARGUI-WANDALA

Le 8 Juin 1967

(Archives du diocèse de Maroua)

 

Monsieur le Préfet,

 

J’ai l’honneur de vous écrire cette lettre à la suite de la visite que vient de me faire le R.P. Pasquier, Vicaire Général. Le but de sa visite a été de me communiquer les griefs que vous avez formulés contre moi lors de l’entrevue que vous lui avez accordée le Lundi 5 Juin. Ces griefs sont les suivants :

 

1. d’être intervenu à la réunion du Comité d’Animation rurale à Mora pour appuyer la fabrication de la bière de mil par les Kirdis, alors que le Gouvernement fait des efforts pour lutter contre les abus issus de cette fabrication. Vous avez même ajouté que j’étais passé dans les villages pour conseiller aux gens de ne pas écouter le Gouvernement et de continuer à fabriquer de la bière de mil.

 

2. Vous nous avez accusés de nous opposer à l’habillement des populations montagnardes et de les encourager à persévérer dans leur nudité traditionnelle, alors que le Gouvernement lutte contre cela.

 

3. D’avoir une section ménagère irrégulière - de demander une somme de 10.000 F aux parents des filles pensionnaires - d’obliger ces filles à devenir chrétiennes - et enfin d’empêcher ces filles de se marier à des musulmans, et pour cette dernière accusation, vous avez ajouté au R.P. Pasquier qu’il y avait au moins un cas.

 

 

Ces griefs ne m’étaient pas inconnus. Le 19 mai, dans votre discours à Tokombéré, vous les aviez déjà formulés en public contre nous. Le 23 mai vous me les avez répétés dans le bureau de la Sous-Préfecture de Mora en présence d’un groupe plus restreint de la délégation départementale de l’UNC.

 

Permettez-moi, Monsieur le Préfet, de vous dire très respectueusement mon grand étonnement. Le 19, à Tokombéré, la R. Mère Supérieure des Soeurs avait dit devant vous que ces accusations étaient absolument contraires à toute notre façon de faire. Le 23, à Mora, j’ai cru vous avoir prouvé que ces accusations étaient absolument fausses. J’ai même ce jour-là été accusé de vol, et j’ai pu, devant vous et Monsieur le Chef de Canton de Mada, faire la preuve que je n’avais jamais été le voleur mais le volé et que l’accusateur était le voleur lui-même. J’ai donc été fort étonné, en recevant le R.P. Pasquier, de constater que vous ne lui aviez fait aucune mention de la réponse de la R.Mère Supérieure et des réponses que je vous ai faites à Mora le 23.

 

Le R.P. Pasquier m’a demandé de vous écrire pour répondre aussi clairement que possible à toutes ces accusations qui me font beaucoup souffrir. Je lui remettrai cette lettre et il vous la communiquera. J’espère, Monsieur le Préfet, que vous accepterez ces explications qui sont, je l’affirme sur mon honneur, l’expression de la réalité.

 

 

1. Bière et mil : Permettez-moi, Monsieur le Préfet, de vous redire mes paroles de Mora : Dans notre Comité d’Animation rurale, on avait parlé de l’abus de la bière de mil. Certains disaient que ceux qui fabriquent de la bière de mil sont à l’origine de la hausse des prix du mil, qu’ils n’ont qu’un désir, celui de gagner de l’argent sans se préoccuper des effets néfastes de la bière de mil, etc... C’est alors que j’ai fait remarquer que je connaissais des personnes qui, n’ayant pas assez de mil pour nourrir leurs familles, transformaient le peu qu’elles avaient pour avoir la possibilité d’acheter du mil pour nourrir leurs familles. Monsieur le Sultan de Mora, ce jour-là, affirma que certains faisaient bien ainsi. (A noter que lorsque je disais cela à Mora, aucun des membres du Comité de l’Animation rurale n’a contesté la véracité de mes paroles). De cette simple constatation d’un fait, ai-je ajouté, on ne peut tout de même pas conclure que j’encourageais la fabrication de la bière de mil, ni surtout tirer la conclusion, insérée dans un discours public, que les Missions ne veulent pas collaborer au développement des populations.

 

Vous m’avez alors répondu, en substance, ceci : « Monsieur l’Abbé, je vous remercie de vos explications. C’est ainsi que l’on devait parler entre compatriotes, en se disant la vérité même si elle blesse. Je sais à quoi m’en tenir maintenant, car sans cette explication, je serais rentré avec l’impression que vous favorisiez la fabrication de la bière de mil. »

 

Par ailleurs, je puis vous assurer que je ne suis jamais passé dans les villages pour conseiller aux gens de ne pas écouter les sages prescriptions du Gouvernement, et de continuer à fabriquer de la bière de mil.

 

 

2. Le R.P. Pasquier m’a dit que nous étions accusés de nous opposer à l’habillement des populations montagnardes et de les encourager à persévérer dans leur nudité traditionnelle. A ce grief, je vous répondais à Mora : « C’est le contraire qui est vrai ; tout le monde le sait. Le reproche que l’on m’a toujours fait est de vouloir attirer les gens par des dons d’habits. Il m’est impossible de dire combien de ballots d’étoffe et d’habits j’ai reçu et distribué gratuitement aux gens. Comment concilier ces faits avec cette campagne contre l’habillement dont on nous accuse ? Je vous prie de croire, Monsieur le Préfet, que Camerounais moi aussi, je suis sensible à ces choses et contribue de toutes mes forces à l’évolution de nos compatriotes, sur ce point là comme sur les autres.

 

 

3. Section ménagère : Avec le R.P. Pasquier, nous avons étudié ce problème et nous sommes arrivés à cette constatation qu’il y a eu entre nous sur ce point une très grande confusion. A proprement parler, nous n’avons pas de section ménagère, mais nous avons une école primaire. En effet nous donnons des cours d’enseignement ménager aux quatorze filles de notre école primaire qui sont pensionnaires à la mission. Ces cours sont d’ailleurs prévus dans les programmes (cf circulaire N°538/DCN du 8/8/62), tout comme il est prévu pour les garçons un cours d’agriculture. Le seul reproche que l’on pourrait nous faire serait la durée de ces cours. Mais ces filles sont pensionnaires et il nous est possible de la sorte de leur donner une formation ménagère plus parfaite.

 

Nous n’avons pas actuellement de section ménagère indépendante de notre école. Nous avons eu quelques essais mais sans succès. Nous sommes prêts à tenter quelque chose à nouveau.

 

Les Soeurs ont donné des leçons particulières à quelques femmes, mais à la demande de leurs maris. Il y a eu trois cas : la femme de Mr Ozon Kavaye de Mada qui resta deux ans chez les Soeurs pendant ses fiançailles. De même pour la femme de l’ancien Directeur de l’école de Seraoua, et pour la femme d’un moniteur de notre mission.

 

Comme je vous le mentionnais plus haut, nous avons 14 filles à l’internat de notre école. Elles y sont avec l’autorisation de leurs parents. C’est la condition principale pour être acceptée à l’internat. Elles sont gratuitement logées, nourries, habillées et instruites. Il en est de même pour l’internat des garçons. Nous ne demandons pas aux parents de ces enfants la somme de 10.000 F. Quel pauvre de la montagne pourrait se permettre une telle dépense et pour quel but ?

 

Nous n’obligeons pas ces filles à devenir chrétiennes. Nous ne faisons aucune discrimination ethnique ou religieuse. Mais il est bien évident que nous instruisons des vérités chrétiennes tous ceux et toutes celles qui en manifestent le désir. Mais nous restons toujours très respectueux des croyances de chacun.

 

Nous n’empêchons nullement les filles de se marier avec des Musulmans. Mais de même que des Musulmans ne sauraient conseiller à une Musulmane de se marier avec un Chrétien, de même nous ne conseillons pas à une Chrétienne de se marier avec quelqu’un professant une religion différente de la sienne.

 

Vous avez fait mention au R.P. Pasquier d’un cas où nous serions intervenus pour empêcher un tel mariage. Il est d’autant plus facile pour nous de répondre à cette accusation que nous ne sommes jamais intervenus pour empêcher un mariage de ce genre.

 

Lors de votre discours à Tokombéré, la R.Mère Supérieure s’est rappelée que ce cas pourrait bien être celui de Monsieur le Député Kamsouloum. Personnellement j’ignorais tout de ce cas. Or ce cas est le suivant : La fille était l’une des filles de notre internat. Elle était arrivée à la limite de l’âge scolaire. Elle aimait un jeune homme et ce jeune homme, désirant lui aussi la marier, avait rempli les formalités coutumières en versant la dot aux parents. Donc elle était coutumièrement considérée comme la femme de ce jeune homme. Or un jour elle rencontra sur la route Monsieur le Député. Cette jeune fille plut de suite à Monsieur le Député qui eut le tort de croire à un sentiment réciproque pouvant aboutir à un mariage éventuel. Sur le champ, il proposa à cette jeune fille de l’épouser. Celle-ci refusa. A son retour à l’internat, elle raconta à la R.Mère Supérieure ce qui venait de se passer, en lui disant son désir d’épouser le jeune homme de son choix. De fait elle a bien épousé ce jeune homme et a contracté mariage devant l’état-civil à Mada. Monsieur le Député, à notre connaissance, ne revit pas la fille, ne rendit pas visite aux parents de cette fille et, ce dont nous sommes certains, ne rendit pas visite à la mission pour traiter avec nous de cette question.

 

S’il s’agit bien de ce cas, sur quelle preuve se baserait-on pour prouver que nous avons empêché ce mariage et surtout cette conclusion générale que nous empêchons les filles de se marier avec des Musulmans, nous rendant gratuitement odieux aux yeux de ceux-ci.

 

Ma lettre a été longue, et je vous prie de bien vouloir m’en excuser. Je vous ai écrit ainsi pour obéir à mes supérieurs hiérarchiques, et je l’ai fait d’autant plus facilement que je connais, Monsieur le Préfet, votre grand amour de la vérité.

 

Veuillez agréer, Monsieur le Préfet, l’expression de mon profond respect.

 

Abbé Simon Mpeke