Simon s'excuse du retard de sa réponse en espérant que cela ne modifiera pas les sentiments de ses amis à l'égard des Kirdi… Il évoque avec force la décision du gouvernement d'installer les Kirdi dans la plaine sur des terres "reconquises" aux musulmans. Il y voit un appel très fort à l'apostolat en ayant bien conscience de ne pas être la seule idéologie proposée aux Kirdi. Il évoque aussi la difficulté de la multiplicité des langues et la manière dont il entend résoudre le problème. Il cherche à mettre ses amis en contact avec le docteur Maggi.

 

 

LETTRE DE BABA SIMON

A Denise Ménard

06 Mai 1963

  

Mission catholique de Tokombéré le 6 mai 1963

 

Madame,

 

            Il y a chez nous des circonstances qui font qu'on reçoit certaines lettres de Suisse expédiées depuis une semaine et, pour certaines, cela dure un peu plus… et vice versa. J'espère du moins que ma réponse bien tardive à votre lettre ne modifiera pas  vos sentiments à l'égard de nos Kirdis. Oui, j'avais bien reçu votre envoi et j'étais jusqu'ici un peu embarrassé pour remercier.

 

Du nouveau chez nous ! Depuis 6 mois la situation des populations païennes a reçu un début de changement radical. Vous savez que jusqu'ici les musulmans étaient presque partout seuls propriétaires des terres arables. Les Kirdis vivaient dans les montagnes rocheuses. Cette situation qui dure depuis quelques 5 siècles vient de recevoir un coup – pas assez fort – du Gouvernement Camerounais qui a donné l'ordre aux Kirdis de récupérer leurs terres d'antan autant que cela peut se faire sans incidents. Les Kirdis descendent donc des montagnes et vont commencer à vivre dans la plaine, plus ou moins groupés entre eux ou groupés autour des chefs musulmans déjà installés depuis des siècles.

 

Notre apostolat s'en trouve très modifié ; car il faut, le plus tôt possible, contacter ces populations à leur descente des montagnes car nous ne sommes pas la seule idéologie qui cherche à s'incorporer cette masse de plusieurs centaines de millions de gens extrêmement pauvres mais très sains.

 

Ce qui gêne notre apostolat de contact, c'est la question des langues. Chaque montagne avait sa tribu et sa langue. Tokombéré devait évangéliser les montagnes des Mada, des Mouyang, des Zoulgo, des Gemjek, des Mboko, de Mukio. Quand on allait dans une montagne on tâchait de trouver quelqu'un qui comprenne au moins deux langues : celle qu'apprend le missionnaire et celle de la montagne où l'on va. Maintenant que toutes ces tribus vont se mêler dans la plaine, que ferons-nous alors ? On fera ce qu'on pourra. En attendant j'ai pu grouper autour de moi des enfants de toutes ces langues, ce sont dans mes vues de futurs catéchistes que pour le moment il faut loger, habiller, nourrir, instruire. Ils sont tous des catéchumènes et logent dans une pièce (le réfectoire) de notre maison.

 

Je vois que je suis un peu trop long et peut-être je vous ennuie. Je m'en excuse. J'ai cru vous faire plaisir en vous parlant un peu de mes préoccupations qui sont désormais les vôtres aussi.

 

Le Dr Maggi qui est ici à Tokombéré se trouve en ce moment en suisse pour se reposer un peu (Caneggio) Vous seriez bien au courant de Tokombéré si vous pouviez le contacter.

 

Veuillez agréer, Madame, mes sentiments très respectueux.

                                                          

                                               Abbé Simon